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Nature et Sculpture

09/03/2017

C'est lors d'une balade en famille dans notre quartier que j'ai été frappée par l'inscription qui ornait le fronton d'un bâtiment superbe devant lequel je suis passée : "Institut de paléontologie humaine".

 

 

 

Habitant non loin du Jardin des Plantes, je suis habituée à ces nombreux bâtiments, construits entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, aux noms évoquant les sciences : "Galerie de Minéralogie et de Géologie", "Galeries d'Anatomie comparée et de Paléontologie", "Galerie de Botanique", "Grande Galerie de l’Évolution"... Pour la littéraire que je suis, les façades égrènent ces mots étranges comme la météo marine les noms des vents et des courants, me replongeant chaque fois dans l'univers d'Adèle Blanc-sec de Tardi.

L'Institut de paléontologie humaine n'est pas situé dans l'enclos du Jardin des Pantes, mais  il n'est pas très loin, à l'angle du Boulevard Saint-Marcel et de la Rue René Panhard.

 

"Institut" - "Paléontologie" - "Humaine" : que peut-on bien étudier là-dedans ? C'est la première question que je me suis posée. Au premier abord, les trois mots ensemble me gênent, je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que, dans mon esprit, dès que l'on mélange la science dure et le discours sur l'homme, cela risque toujours de déraper.

 

Cela m'a ramenée loin en arrière, à mon sujet de philosophie pendant l'année de Khâgne : "Nature et Culture". Nous avions passé huit mois à étudier les ethnologues et je suis ressortie de cette année universitaire avec encore plus de questions qu'à la rentrée : quelle légitimité, quel regard, quelle traduction de ces idées dans la politique ? Devenue trop  consciente que nous sommes le fruit d'une histoire, d'une culture et d'une époque, je n'arrivais plus à ouvrir la bouche pour m'exprimer sur un sujet sans avoir l'impression que ce n'était pas moi qui parlais, mais mon époque !

 

Il est intéressant de noter qu'au moment même où certains pays en colonisaient d'autres, l'homme a soif de connaître l'homme, avec toutes les dérives que l'on connaît aujourd'hui et que nous pouvons analyser avec notre regard du XXIe siècle.

 

Ce qui m'a frappée dans ce bâtiment, c'est la célèbre frise sculptée qui en fait le tour.

 

Construit entre 1911 et 1914, l'Institut de paléontologie humaine est une très belle réalisation de l'architecte Emmanuel Pontremoli, celui-là même qui a construit la villa Kérylos de l’helléniste Théodore Reinach, non loin de Nice. Inspirée de la Grèce antique, cette villa est bien une "folie", un "délire" construit pour un amoureux de l'Antiquité classique. Le plan, le décor et le mobilier, tout y est fait pour évoquer cette période.

L'architecture et les arts décoratifs sont faits de ces "retours à", qui donnent lieu à leur tour à de nouvelles créations.

 

Dans le programme architectural et iconographique de l'Institut de Paléontologie Humaine, Emmanuel Pontremoli a également cherché à traduire dans la pierre l'essence même du bâtiment et du discours scientifique de son époque ... et c'est très réussi !

 

Le programme iconographique est élaboré en collaboration étroite avec  l'abbé Breuil, professeur d’ethnographie préhistorique, qui souhaite en faire l'illustration des recherches menées par l'institut.

 

La réalisation des sculptures est confiée à Constant Roux, lauréat du prix de Rome, comme Pontremoli. L'extrême force de ses compositions et de sa technique ne peuvent laisser le promeneur indifférent : les visages, les positions des personnages, le jeu entre le bas et le très haut-relief apportent une vivacité et accrochent la lumière d'une façon très particulière.

De plus, c'est assez rare de voir dans l'architecture extérieure civile parisienne une histoire se raconter sous vos yeux, sous forme de petites scénettes.

 

C'est en faisant le tour de ces bas-reliefs et en découvrant petit à petit l'histoire qu'ils me racontaient qu'une sensation d’étrangeté s'est emparée de moi : les scènes de la vie de l'homme pré-historique sont mêlées à celles des peuples considérés comme "primitifs " du début du XXe siècle, comme si l'étude de l'un pouvait éclairer l'autre, et que les milliers d'années qui les séparaient n'existaient pas.

 

Les illustrations des scènes des peuples dits "primitifs" à l'époque sont tirées d'ouvrages de Baldwin Spencer (1860-1929) et de Francis James Gillen (1855-1912) et nommées ainsi par Henri Breuil :

« La musique primitive : l’arc musical des peuples nègres » (1), « Gorille tué et négresses »(2), « Les origines de la navigation et de la pêche avec l’arc, chez les Négritos des îles Andaman » (3), « Scène funéraire australienne » (4), « Les Aruntas (Australiens) en train de peindre sur un tertre allongé le totem serpent Wollunqua, afin que le gibier se multiplie »(5), « Australien polissant une hache » (6), « Groupe d’Australiens – Celui de gauche décore d’incisions le dos de son compagnon ; les autres taillent et emmanchent des instruments de pierre taillée » (7), « Deux Australiens faisant du feu par friction de deux morceaux de bois » (8), « Chimpanzés » (9 a et b), « Eskimo faisant des incantations sur une tombe marquée de bois de Renne » (10), « Eskimo dépeçant un Élan – À côté de lui, les chiens, le premier animal domestique » (11), « Campement fuégien : hutte primitive, cuisine entre des pierres » (12), « Les origines de la céramique, du moulin à écraser le grain et du tissage chez les nègres » (13 a et b) « La chasse masquée chez les peaux-rouges" (14). Pour cette dernière, Roux s'inspire d'une peinture de George Catlin (1796-1872).

 

Les scènes récréés destinées à illustrer la préhistoire sont directement tirées des recherches de l'institut : deux Homo sapiens dévoilent la richesse de leur civilisation et ses productions artistiques : un "Aurignacien" sculpte la Vénus à la corne de Laussel (15) et, face à lui, un "Magdalénien" peint un bison de la caverne de Font-de-Gaume (16), avec à ses pieds ses outils (ocre, silex et broyeur). Enfin, un néandertalien de la Chapelle-aux-Saints taille une pierre au fond de sa grotte (17). (Voir article d'Arnaud Hurel et Alain Dubourg cité ci-dessous).

 

Le reste du décor sculpté est assez extraordinaire : la référence à la paléontologie donne lieu à des détails très savoureux et l'on retrouve des crânes humains ou animaux dans les trophées qui ornent les entrées, les frises ou les ornement des linteaux et des fenêtres.

La précision des références pré-historiques atteint son summum dans un trophée qui orne l'entrée principale où l'on retrouve l'une des "Vénus" de Grimaldi (18), ces fameuse sculptures féminines aux formes très généreuses, liées à la fécondité, et la ronde-bosse de Bruniquel, en bois de renne, représentant un mammouth.

 

En présentant côte à côte des scènes recréées de la préhistoire et des scènes décrivant des peuples du début du XXe siècle, Breuil s'appuie sur une théorie bien ancrée dans son époque : l'idée que certains peuples n'ont pas d'Histoire et qu'ils seraient l'illustration des pratiques qui avaient cours pendant la Préhistoire. Or le manque de connaissances - qui s'explique par la nouveauté des recherches dans ce domaine et les a priori de l'époque - a masqué le fait que la transmission du passé par l'art, les récits oraux ou écrits sont communs à toutes les civilisations du monde.

Si l'institut de paléontologie et ses professeurs, comme Henri de Breuil, se lancent dans une aventure très novatrice pour leur époque, l'étude de la paléontologie humaine, c'est avec un regard finalement obsolète quand on le considère depuis la nôtre. C'est aussi ce qui fait la science : rien n'est gravé dans le marbre.

 

Or les bas-reliefs du bâtiment marquent dans la pierre cette pensée. Loin de moi l'idée de faire table rase du passé, mais je n'ai trouvé nulle part, dans les descriptions du bâtiment sur internet, ou au pied même de celui-ci, d'explications remettant clairement ce programme iconographique dans son contexte.

 

C'est pourquoi j'ai décidé de rédiger ce billet : pour faire partager la beauté de ces sculptures et parler un peu culture !

 

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Pour en savoir plus :

 

Pour un article très fouillé sur la construction de l'Institut de paléontologie humaine voir :

Livraisons d'Histoire de l'Architecture "Un programme novateur : L'Institut de paléontologie humaine d'Emmanuel Pontremoli" par Arnaud Hurel et Alain Dubourg (vous aurez compris que l'adjectif "novateur" doit être considéré dans le contexte du début du XXe siècle !):

https://lha.revues.org/403

 

Pour un article sur l'histoire de l'Institut et ses collections, voir le blog :

http://pietondeparis.canalblog.com/archives/2011/07/07/21559511.html

 

Enfin, voir le site internet de la fondation de l'Institut de paléontologie humaine. L'intérieur du bâtiment vaut aussi le détour ! On peut le visiter lors des journées du patrimoine.

https://www.fondationiph.org

 

Photographies Gabrielle Lesage

 

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