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Quimper, le nouveau Brooklyn - Article

26/12/2019

 

Cela fait maintenant plus d'un an que je souhaite écrire ce billet. Peut-être fallait-il que je quitte Quimper pour le faire. Peut-être fallait-il que je croise l'artiste JR au sein de sa rétrospective au Musée de Brooklyn à New York. Peut-être me fallait-il tout simplement un peu de temps !

 

Dans tous les cas, je pense qu'il est grand temps de reprendre la plume, et je suis heureuse que ce petit billet soit l'occasion pour moi de me balader à nouveau dans les rues de la jolie ville de Quimper, que j'ai quittée il y a maintenant trois mois, pour une autre jolie ville, celle de Périgueux.

 

 

Étude pour Les portes de Demeter, Ernest Pignon-Ernest

(Photo. Musée des Beaux-Arts de Quimper)

 

 

 Tout est parti de ce projet initié par le Musée des Beaux-Arts de Quimper à l'occasion du dépôt, par un particulier, d'une oeuvre d'Ernest Pignon-Ernest, artiste de street art connu et reconnu.


Fabienne Ruellan, la médiatrice du musée, m'a demandé de construire une visite pour faire le lien entre le musée, la ville, et cette oeuvre de street art qui intégrait les collections. Cette visite serait réalisée dans le cadre d'un PEL (Projet Educatif Local) destiné à faire travailler les élèves de deux classes (CM1 - CM2) d'une école primaire de la ville pendant toute une année sur un thème particulier. Pour le musée, c'était également l'occasion de continuer sa politique de "Musée hors les Murs", dans laquelle l'institution est fortement impliquée.  

 

Avec mon enthousiasme légendaire, vous pensez bien que j'ai tout de suite accroché ! Puis est venu le temps de la réflexion, avec tous les problèmes que ce genre de sujet pouvait poser : évoquer le bien commun, l'espace public, parler d'art, de respect, d'autorisation, oui, mais aussi d'interdit, de dégradation, de vandalisme ... ! C'était passionnant ! 

 

Parce que si, aujourd'hui, le street art est généralement entré dans les moeurs, et que plusieurs villes lui dédient des visites guidées, des conférences, des cartes interactives ... cela n'est pas encore le cas partout. Et lorsque l'on évoque ce sujet, on parle autant des fresques et oeuvres commandées par les institutions que des ouvrages interdits ... bref, un sujet brûlant et intéressant !

 

Dans ce projet, les élèves travaillaient en parallèle avec Sylvie Anat, plasticienne, à la réalisation d'oeil(s) monumentaux en peinture sur papier, tirés des peintures du Musée des Beaux-Arts, réinterprétés, et encollés ensuite dans divers endroits du quartier de Penhars.
Cette idée était inspirée par le travail de l'impressionnant artiste de street art qu'est JR qui a pour habitude d'encoller sur les murs des villes des photographies d'yeux grandeur-nature.

 

Réalisation d'un oeil monumental

à partir d'une oeuvre du Musée des Beaux-Arts de Quimper

(Photo. Sylvie Anat)

 

 Encollage des "oeils" monumentaux dans le quartier de Penhars

(Photo. Sylvie Anat)

 

 

C'est ainsi qu'est né le projet si bien nommé de "Pen'eyes", mot qui liait génialement ensemble le nom du quartier quimpérois de Penhars, "pen" signifiant "la pointe" en breton, et l'acte créateur en général, "pen" signifiant "le crayon" en anglais.

"Pen'eyes", ce sont les yeux de Penhars, les crayons des écoliers de Penhars.

 

Encollage des "oeils" monumentaux dans le quartier de Penhars

(Photo. Sylvie Anat)

 

On m'a donc demandé de créer deux visites : une première sur les liens artistiques entre le musée et la rue, une deuxième présentant une sélection d'oeil(s) dans les tableaux du musée, à partir desquels les élèves pourraient travailler avec Sylvie Anat en atelier avant de les encoller dans la rue.

 

"Street art" signifiant "art de la rue",  j'ai choisi d'étendre le sujet à "art des rues", "art dans la rue", "la rue dans le musée", "le musée dans la rue".

 

Le street art est né aux Etats-Unis. Et pourtant, en partant du Musée des Beaux-Arts de Quimper, et du centre historique de cette petite ville européenne, on revient aux sources, on fait le voyage à l'envers, et l'on se rend compte que l'idée d'art de rue n'est pas si neuve que cela, et a démarré bien avant les années 1980 aux USA ...

 

Ce billet est destiné à vous livrer cette visite, que j'aurais aimé faire partager ensuite à un plus large public, ce qui, malheureusement, n'a jamais pu se faire. 

 

J'ai choisi de construire ma visite en deux temps : une première partie dans le musée, pour étudier les liens entre la rue et les artistes, puis une promenade dans les rues de Quimper, à la recherche d'une définition du street art et des enjeux de cette forme d'expression.

 

 Les élèves devant L'Oie de Paul Gauguin (1889)

(Photo. Musée des Beaux-Arts de Quimper)

 

Nous commençons donc la visite à l'intérieur du Musée des Beaux-Arts de Quimper, où je mets les enfants face à L'Oie de Paul Gauguin.

Cette oeuvre pose d'abord la question du support, essentielle quand on parlera ensuite du street art.

Depuis des siècles, les peintres peignent sur des toiles, du bois ou sur les murs.

L'oie de Gauguin, peinte en détrempe sur plâtre, n'était pas au départ un petit rectangle encadré, exposé sur un mur de musée. Elle était peinte sur le mur de la salle à manger de l'auberge de Marie Henri au Pouldu, qui a accueilli Gauguin et ses amis en hiver 1889. Ainsi, je voulais d'abord montrer que peindre sur les murs ne datait pas d'aujourd'hui !

 

Avec cette oeuvre, on aborde également tout de suite la question du droit, de l'autorisation et de la propriété. Quand Gauguin a peint les murs de la salle à manger de l'auberge du Pouldu, il avait bien sûr besoin de l'autorisation de sa propriétaire. Et cette problématique se trouve évidemment au coeur du street art.

Parfois, l'art de la rue se fait en accord avec les gens, parfois non. L'art de la rue est dans la rue qui appartient à tout le monde, mais souvent sur des espaces privés : maisons, boutiques ... Et quand il se trouve sur des bâtiments publics, la problématique reste la même.

 

Mais comment un morceau de salle à manger se retrouve-t-il dans un musée ? Que faut-il faire pour faire d'un mur un bout de tableau ?

Il faut le casser ! Cela ouvre la réflexion à l'institutionnalisation du street art, à la notion de vente, de marché de l'art, mais aussi au côté éphémère de ces oeuvres ...

 

Pour cette oeuvre, c'est Marie-Henri elle-même qui a détruit les murs de sa maison pour les vendre. Qui donc est le propriétaire de l'oeuvre ? L'artiste ou le propriétaire de la maison ? On sait que Gauguin intenta un procès à Maris Henri pour récupérer une partie de ses oeuvres qu'il avait laissées en dépôt à l'aubergiste, mais il perdit.

 

Enfin, je voulais aussi que les enfants comprennent l'intérêt qu'il y a à peindre sur un mur et non sur une toile. Il s'agit évidemment de la taille de la surface de création, mais également du public que vous touchez, forcément plus nombreux.

 

Rue Joubert (Angers), Jacques Villeglé, 1957 

(Photo. Musée des Beaux-Arts de Quimper

 

Devant l'oeuvre de Villeglé, on parle de la publicité, des affiches, qui parsèment l'espace public partout en ville. 

Ces affiches ont été arrachées rue Joubert à Angers et marouflées sur toile par l'artiste.

Au départ, le travail de Villeglé n'est pas compris du public. Il a donc écrit un livre pour expliquer sa démarche. 

Ce lien entre l'oeuvre physique et les textes expliquant la démarche de l'artiste est intrinsèque à l'art contemporain. Il n'échappe pas au street art.

Dans le rue, si l'on s'arrête devant les graff ou les tags et que l'on prend le temps de taper sur un moteur de recherche les mots qui apparaissent sur le mur et le lieu précis où l'on a trouvé l'oeuvre, on tombe sur une foule d'explications, de sites internet nourris souvent par les artistes eux-mêmes ou par des fans. Les artistes de street art sont pour la plupart toujours vivants et ont besoin d'expliquer leur geste. 

 

L'oeuvre de Villeglé permet également de réfléchir sur les notions de "morosité" et de "grisaille" souvent associées aux villes. 

Quand je demande aux élèves quelle est la couleur de la ville de Brest par exemple, ils me répondent systématiquement "gris". 

Souvent la ville, dans l'esprit des gens, est associée au gris, à la pollution, à la monotonie.

L'oeuvre de Villeglé  va complètement à l'encontre de ces clichés. 

La couleur est partout dans la ville, et c'est ce que le street art démontre.

Le street art, c'est aussi amener à regarder sa ville autrement. On amène de la fantaisie, de la poésie au sein d'un espace qui semble un peu désert, un peu triste. 

 

Ils ont rasé mon cimetière, Norbert Nussle, 1989

(Photo. Musée des Beaux-Arts de Quimper)

 

Avec l'oeuvre de Norbert Nussle, la rue est physiquement dans le musée.

Nussle avait gardé le souvenir bucolique d'un petit village qu'il appréciait. Quand il y est retourné quelques années plus tard, à la place du petit cimetière au charme d'autan se trouvait ... un parking !  

Le parking, quand on est citadin, c'est tout ce que l'on déteste, la pollution, le bruit, un espace où l'on ne se balade pas. 

Pour faire son tableau, il a ramassé sur place les déchets qu'il a trouvés : mégots de cigarette, morceaux d'affiches, de terre couleur cendre ... et les a assemblés pour réaliser cette composition.

 

Ces trois premières oeuvres me permettaient d'introduire celle d'Ernest Pignon-Ernest, point de départ de cet immense projet.

 

Étude pour Les portes de Demeter, Ernest Pignon-Ernest

(Photo. Musée des Beaux-Arts de Quimper)

 

L'oeuvre de Pignon-Ernest étant une oeuvre de street art, on peut légitimement se demander ce qu'elle fait dans un musée !

Il s'agit en fait d'une étude à l'aquarelle pour une oeuvre réalisée grandeur-nature sur les murs de la ville de Naples.

 

Sur cette étude, on voit deux genoux, une draperie, des cuisses puissantes de femme... et pas de tête ! Le nom de cette femme, c'est Demeter, la déesse romaine de l'agriculture. Liée à la notion de fécondité, de fertilité, on comprend que l'artiste ait choisi de resserrer son cadre sur ses cuisses, et particulièrement sur son sexe. Comme pour les Vénus préhistoriques. 

 

Photographie montrant l'oeuvre d'Ernest Pignon-Ernest in situ à Naples

 

La photographie qui montre l'oeuvre encollée sur un mur de Naples n'est pas une simple pris de vue. Il y a tout une mise en scène autour, avec la petite voiture blanche, le filtre orangé, un morceau de tag rouge ... etc

La photographie de l'oeuvre devient elle-même une oeuvre.

 

Pour faire passer une oeuvre de street art de l'espace public qu'est la rue à l'espace privé ou semi-privé qu'est le musée, on ne peut pas toujours arracher le mur. 

On voit que l'étude d'une oeuvre peut devenir elle-même objet de musée, que les photographies de l'oeuvre peuvent elles-mêmes être des oeuvres d'art.

L'idée de produits dérivés dans le street art est ainsi très importante : photographies, T-shirt, tote bags ... c'est un moyen d'emporter l'oeuvre avec soi.

Cela permet aussi d'évoquer la notion d'argent, et la manière dont les artistes de street art peuvent gagner leur vie, un aspect qui n'est pas négligeable.

 

Un enfant évoque l'oeuvre de Banxsi, mise en enchères, adjugée à un prix très élevé, et ensuite déchiquetée sous les yeux du public.  Dans la vidéo réalisée par l'organisation de l'artiste, on voit des gens avant la vente qui boivent du champagne, qui mangent des petits fours...

C'est évidemment une façon de se moquer d'eux parce que le street art, tout le monde peut en profiter, c'est l'essence même de cette forme d'expression. Mais, comme d'habitude, on cherche à vendre, ce qui au départ, appartient à tous. 


En même temps, je lui explique que, pour avoir un peu travaillé dans ce milieu, on ne vend jamais une oeuvre sans l'avoir décadrée avant ! La maison de vente était donc sûrement au courant ! C'est une façon, pour l'artiste de faire le buzz et de vendre peut-être encore plus cher la prochaine fois...

 

La statue du Docteur Laennec,

à côté de la cathédrale Saint-Corentin, Quimper

(Photo. Gabrielle Lesage)

 

 

En sortant du musée, on tombe directement sur la statue du célèbre docteur Laënnec, inventeur du stéthoscope et natif de Quimper, parfaite pour faire le lien entre l’art dans le musée et l’art dans la rue. 

 

Les élèves doutant sur le fait qu’il s’agisse d’art, je leur demande pourquoi. « Parce que ça n’est pas interdit ».

 

Le street art s’arrête-t-il d’être de l’art quand il est autorisé par une institution, une commande publique ou privée avec autorisation ?

 

L’auteur de la sculpture du docteur Laënnec est pourtant considéré comme un artiste à son époque, et plutôt reconnu ! C’est aussi lui qui a réalisé la statue de la Bonne Mère à Marseille.

 

Du point de vue des élèves, quand un artiste de street art passe de l’anonymat à la notoriété, de l’interdit à l’autorisé, il devient moins intéressant.

On peut aussi considérer que son message est finalement passé dans les mœurs de la société et que c’est un point positif.

 

Pour les élèves, l’image de l’artiste est encore celle de l’artiste maudit, véhiculée par le XIXe siècle, en marge de la société, incompris et pauvre. Est-ce vraiment ce que l’on peut souhaiter à tout créateur ? Pour eux, passer du côté institutionnel et commercial, c’est un peu perdre son âme, mais cela permet également plus de moyens (financiers et matériels la plupart de temps) pour faire passer ses messages. 

 

Avec la sculpture du Dr Laënnec, les élèves se rendent compte des moyens techniques mis à disposition de l'artiste : la taille monumentale, le socle, les boulons, la plaque gravée et donc solide et durable dans le temps… sont autant d’éléments en opposition avec le côté éphémère du street art clandestin.

 

Façade de la boutique "Les Macarons de Philomène"

rue Kéréon, Quimper

(Photo. Gabrielle Lesage)

 

 

En traversant la rue Kéréon, je m’arrête devant la sculpture qui orne la façade des « Macarons de Philomène ». 

 

« Alors, les enfants, c’est de l’art ici ? 

– Oui !!!

- C’est de l’art ou de la décoration ? »

 

Cette petite sculpture en bois nous a permis de réfléchir sur les notions de beau ou de laid, d’art et d’artisanat, et surtout de but, de message.

Quand nous avons souhaité ouvrir cette visite pour le grand public, nous nous sommes tout de suite heurtés à cette réponse : « le street art, ce n’est pas de l’art, ce n’est pas beau ».

 

Pour les élèves, c’était l’inverse : puisque la petite Philomène est mignonne, qu’elle participe au pittoresque de la ville et que tout le monde la prend en photo, ce n’est pas de l’art, mais de la décoration. Qui a raison ?

 

Pour essayer de trouver une solution, il fallait aller un peu plus loin. Que nous apporte cette petite sculpture ? 

 

On est en Bretagne, les enfants ont tout de suite répondu que cette sculpture était une source d’informations sur la manière de s’habiller à cette époque. L’aspect documentaire allait pour eux dans le sens de l’œuvre d’art.

 

Quand je leur ai dit, que, chaque fois que je passais devant, j’avais envie de manger les délicieux macarons au caramel beurre salé de Philomène, je réduisais cette sculpture à sa fonction d’enseigne, et donc de publicité. Pour les enfants, cet aspect allait dans le sens de la décoration.

 

Peut-on considérer que les publicités dans la rue sont du street art ? Certaines sont très « belles », d’autres sont « provocantes », elles font toutes passer un « message ». 

 

Pour les élèves, il fallait que le « message » véhiculé par le support aille au-delà de l’injonction à la consommation, pour que cela ait un intérêt artistique.

 

Oui, mais quand les publicités d’aujourd’hui prônent les différences, la diversité, l’écologie, l’égalité homme-femme … c’est tout de même pour vendre quelque chose !

 

Alors, ce qui fait art, c’est peut-être le statut de la personne qui l’exécute. La petite sculpture de Philomène a-t-elle été réalisée par un artiste ou par un artisan ? Qui est artiste et qui ne l'est pas ? On refait le lien avec le musée : quand Ernest Pignon-Ernest ou JR entrent au musée, c'est la consécration par l'institution, c'est la preuve qu'ils sont de "vrais" artistes.

 

Selfie, Blek le Rat

Boutique Too Beaty Food, 13 rue Saint-François, Quimper

(Photo. Gabrielle Lesage)

 

Du côté des Halles, les enfants sont tout de suite interpellés par le petit rat qui se prend en selfie.  « Ça c’est du street art ! ». Et pourtant, je leur fais remarquer que ce graff n’est pas anonyme, comme la statue de Laënnec, on y voit clairement ce qui semblerait être une signature « Blek le rat ».

 

« Oui, mais c’est un pseudo ! ». C’est vrai que la plupart des artistes de street art avancent masqués, souvent sous des pseudonymes. Ici, lorsque l’on mélange les lettres du mot R-A-T, cela donne le mot A-R-T. Blek le rat se revendique donc comme un artiste. Mais Blek le rat n’a rien d’un artiste anonyme, il a même son site internet dédié, où son vrai nom, Xavier Prou, est révélé. Et même, si vous entrez dans la boutique située à côté du graff, vous y verrez une petite exposition relatant la création de cette œuvre, photos de l’artiste et commentaires à l’appui.

 

Pour Xavier Prou, le rat est l’un des seuls animaux que l’on voit en liberté dans les villes. Il y est présent en nombre et ne cesse d’être en mouvement. Pour lui, c’est une métaphore de l’artiste de street art : il peut aller partout. 

 

Quand j’ai dit aux élèves que Xavier Prou était né en 1952 et qu’il avait choisi son pseudo en référence à une bande-dessinée des années cinquante, j’ai bien vu que ça ne collait pas tout à fait à l’image qu’ils se faisaient de l’artiste de street art… éternellement jeune ! Et cela m’a fait bien rire !

 

Le graff de Blek le Rat prend place sur la façade d’une maison-boutique privée, au sein de l’espace public. Il s’agissait de rappeler aux élèves que, dans le centre historique d’une ville française, à deux pas de la cathédrale classée Monuments Historique, les propriétaires, même s’ils sont d’accord pour qu’un graffeur utilise comme support leur maison, doivent également recevoir l’autorisation de l’ABF (Architecte des Bâtiments de France). On revient à la question des autorisations,  cruciale !

 

A l’intérieur de la boutique, un panneau relate les différentes étapes de la création de l’œuvre, avec photographies et commentaires. L’acte du graffeur est devenu partie intégrante de l’œuvre, et cela m’a rappelée l’artiste JR qui, dès ses débuts, filmait ses interventions avec ses amis. 

 

Le surnom de Blek le Rat « The father of the stencil graffiti », qui signifie "Le père du graffiti au pochoir" nous permet de faire le lien avec l’œuvre suivante, située à deux pas… la petite poulette réalisée au pochoir à l’entrée du passage de la rue Saint-François.

 

"Blue Cocotte", Anonyme

11 rue Saint-François, Quimper

(Photo. Gabrielle Lesage)

 

Les artistes de street art utilisent différentes techniques, que ce soit le pochoir, les stickers, l’encollage, la fresque … 

Quand on parle d’art, il faut toujours parler à un moment donné de technique de création. La technique permet de mieux comprendre les conditions de création de l’œuvre, les choix que l’artiste a dû faire pour faire passer son message de la manière la plus belle ou la plus efficace possible.

En examinant le pochoir de la cocotte, on se rend compte que la bombe de peinture qui a servi a dépassé les contours du pochoir et qu’il s’agit donc d’un travail réalisé à la va-vite, sûrement dans des conditions clandestines, et avec un éclairage de nuit.

Quand on compare la cocotte bleue au petit rat de Blek, dont la forme noire a été rehaussée à la peinture blanche, on se rend bien compte de la différence entre les deux contextes de création : l’autorisé et l’interdit.

Les enfants ont d’ailleurs tout de suite noté l’intérêt du pochoir : réalisé en atelier ou à la maison, là où l’on a le temps, il permet un temps de pose d’une rapidité record dans la rue.

Ma petite cocotte, on la retrouve d’ailleurs un peu partout dans Quimper, dans d’autres couleurs, seule variation permise par la technique du pochoir.

Il en va de même pour l’encollage de poster ou les stickers.

Blek le rat graffait clandestinement à ses débuts, et puis, un jour, la police est arrivée. Il a été arrêté, démasqué. Ensuite, il a décidé d’utiliser la technique du poster, encore plus rapide et permettant un travail beaucoup plus élaboré en atelier. C’est aussi cette notion de travail qui permet de faire la différence entre une œuvre de graffeur et un simple « tag » qui détériore l’espace public.

 

Dans le cadre de leurs travaux, les enfants étaient invités à prendre des photos des œuvres évoquées durant la visite. Au départ, ils avaient tendance à isoler systématiquement l’œuvre par rapport à son environnement, à cadrer uniquement sur l’œuvre en oubliant son entourage.

Ce qui entoure une œuvre de street art est évidemment toujours important, que ce soit pour le message délivré, un emplacement stratégique, ou un jeu avec les formes des architectures et du mobilier urbain.

Pour la cocotte, quand on lève un peu les yeux, on se rend compte qu’elle a été pochée juste à côté d’une grande pancarte indiquant « Propriété privée ». Pied de nez du graffeur ? Sûrement ! Les Quimpérois savent en plus que ce passage est sujet à polémique quant à son caractère privé …

Il suffisait également de regarder le panneau « stationnement interdit » à côté de nous qui était criblé de stickers pour comprendre ce petit jeu – facile - avec l’interdit. D’ailleurs, quand on regarde de près les poteaux, les tuyaux et les panneaux de Quimper, on se rend compte qu’un tag, un sticker, un graffiti en appelle un autre, et qu’il y a parfois de véritables conversations (codées ou non) dans nos rues. Un sticker « Non à la chasse » jouxte un sticker « Oui à la chasse » ; à côté d’un « peace and love » tagué, un petit malin écrit « pisse and love » …

Pour intellectualiser la chose, on peut véritablement parler de « mobilier urbain palimpseste », où les couches de vies et d’avis des habitants de la ville s’accumulent. 

 

 

Dernier tango à Quimper, Blek le Rat

3 rue Laënnec, Quimper

(Photo. Gabrielle Lesage)

 

Un peu plus loin, on retrouve une autre œuvre de Blek le Rat, « Dernier Tango à Quimper ». Les enfants s’écrient « comme ils sont beaux ». Je saute sur l’occasion pour leur dire qu’en effet, il y a une petite tendance du street art à représenter les gens beaux, jeunes, aux look originaux, un peu comme dans une pub Apple ou Nike.

Avec cette œuvre, encore une fois réalisée sur une surface préparée, enduite, peinte, je voulais leur expliquer la différence entre un « graff » et un « tag ».

A quelques pas de là, un énorme tag s’affiche au fond d’une impasse mal éclairée, dans un endroit vide de commerces, un enfant me dit « un endroit mal famé ». Je leur fais remarquer les travaux et les palissades qui ne vont pas tarder à êtres recouvertes de graffiti. Le tag s’installe dans des endroits qui ne sont pas lisses, pas propres, généralement là où c’est le « chantier ».

 

C'est le chantier !

(Photo. Gabrielle Lesage) 

 

« Sgraffito » qui signifie « écriture », a d’abord donné lieu au mot « graffiti », désignant les petites écritures, souvent gravées à la va-vite, de messages sur les architectures ou le mobilier urbain. Cette pratique existe depuis la nuit des temps et de nombreux témoignages nous sont parvenus, de l’Egypte Ancienne à la Résistance pendant la Seconde Guerre Mondiale en passant par l’Époque Romaine.

Aujourd’hui, pour bien différencier une œuvre de street art d’une simple dégradation de l’espace public, on parle de « graff » en opposition aux « tags ». 

Le « graff » se revendique donc de l’écrit, peut-être pour son aspect plus noble, alors qu’il s’agit bien souvent d’une peinture, d’une photographie collée, qui va bien au-delà de la simple écriture.

Le mot « tag », « étiquette » en anglais, est devenu aujourd’hui péjoratif et se cantonne à un acte de dégradation de l’espace public. 

Il évoque la rapidité et est utilisé dans le vocabulaire du street art depuis bien longtemps, et avait, au départ un sens plus noble. 

Avec la naissance et le succès des réseaux sociaux, « tagger » quelqu’un est devenu synonyme d’identification. Et en effet, le « tag » des rues est souvent une signature, un pseudo, un surnom que l’on écrit sur un mur ou que l’on grave sur la vitre du métro.

Finalement, le « tag » d’aujourd’hui est le « graffiti » d’autrefois, alors que le « graff » est considéré comme une œuvre d’art.

Et ils sont nombreux les taggeurs quimpérois ! « Papote », « Hoos » … font un concours de celui qui occupera le plus l’espace public, sans véhiculer d’autre message que celui de leur pseudo et de leur propre existence, et dont le graphisme ne nous propose malheureusement pas une révolution artistique ! Les mairies leur livrent une guerre ouverte et la ville de Quimper s’est d’ailleurs équipée d’une deuxième machine à effacer les tags, car, quand il y a une panne, le centre-ville est rapidement envahi.

 

Rue Saint-Mathieu, en face de la boutique Nocibé, un mur aveugle est recouvert de toutes les techniques évoquées. On peut y lire au pochoir « Tirez pas sur les papillons, putain » (notez le magnifique contraste entre la poésie du début et la grossièreté de la fin). Juste à côté, une affiche à moitié arrachée « Fachos dehors », ouvre sur un registre beaucoup plus grave. 

Ce mur est un bel exemple pour évoquer la durabilité du street art. La pluie, le vent, les gens, dégradent plus ou moins rapidement ce qui est dans la rue. Pour beaucoup d’artistes, ce phénomène de dégradation, qu’il soit naturel ou fait volontairement par des gens qui ne sont pas d’accord, fait partie intégrante de l’œuvre. Ce qui est parfois considéré comme un acte de vandalisme peut être à son tour vandalisé. 

Un petit œuf sur le plat en résine qui jouxte les affiches est à moitié cassé. Lui aussi, on le retrouve un peu partout dans Quimper, et j’en voyais des exemplaires tous les matins sur la façade des cinémas Quai Dupleix et Les Arcades et sur celle des locaux de Ouest France en emmenant mon fils à la crèche.

 

Oeuf sur le plat, Façade du journal Ouest France

(Photo. Gabrielle Lesage)

 

A-t-il été cassé par les intempéries, par quelqu’un qui trouvait cela « moche » ou, au contraire, par quelqu’un qui a tenté de le récupérer pour le mettre chez lui, se disant qu’il prendrait peut-être de la valeur comme les œuvre de Banxi ?

Quand les enfants me demandent quel est le message d’un œuf sur le plat, je leur explique que lancer un œuf sur quelque chose est un acte de rébellion, mais que seul l’artiste peut expliquer sa démarche.

 

Juste à côté, un énorme tag à moitié effacé affiche « BREIZH ATAO ». Nous touchons un sujet plus politique. On se rend compte que, plus on s’éloigne de la cathédrale, plus les tags grossissent. Il y a plus d’espace, moins de protection. Mais ici, le tag, s'affichant sur le mur aveugle d'un hôtel particulier du XVIIe siècle, l'hôtel de Plouec, a tout de suite fait l'objet d'une destruction.

 

Jimi Hendrix, Anonyme

Esplanade Julien Gracq, Médiathèque des Ursulines, Quimper

(Photo. @sistreetart)

 

À l’angle de la médiathèque des Ursulines, tous les Quimpérois ont remarqué le graff au pochoir représentant un jeune homme noir avec une coupe afro surmontant un message de paix et d’amour. Pour les fans, on reconnaît tout de suite Jimi Hendrix. 

Encore une fois, je voulais faire remarquer aux enfants l’importance de l’environnement pour une œuvre de street art. Ici, on est sur un mur aveugle, juste à côté d’un feu tricolore. Des centaines de gens la voient quotidiennement. 

Jeune, symbole de liberté évidemment, avec sa coupe afro, véhicule des luttes pour les droits civiques des Noirs Américains dans les années 1960. 

Au Musée des Beaux-Arts, les seuls Noirs que nous avions vus représentés dans les peintures étaient cantonnés à deux rôles : esclave ou roi mage. 

Dans la rue, aux Etats-Unis, là où le street art est né, les minorités ont enfin pris le contrôle de leur propre représentation. 

 

Anamorphose, HOZ et PHOAICK

36 rue de la Providence, Quimper

(Photo. Gabrielle Lesage)

 

Rue de la Providence, deux beaux graff représentent une petite fille métisse et un bébé à la peau noire.

Les artiste ont signé leur œuvre en y ajoutant même les adresses de leurs sites internet. Bien connus des Quimpérois, puisque l'un est conseiller départemental, Thierry Biger alias HOZ, et que l'autre est particulièrement actif sur la scène du street art cornouaillais, PHOAICK.

Comme beaucoup d'artistes de street art, HOZ et PHOAICK aiment représenter dans leurs graffs des jeunes de toutes origines, montrant que la valorisation de la diversité fait partie intégrante des messages délivrés par le street art.

 

Bboy et Steve Urkel, HOZ et PHOAICK

Esplanade François Mitterand, Théâtre de Cornouaille, Quimper

(Photo. HOZ)

 

En terminant avec la grande fresque de HOZ et PHOAICK, à côté du théâtre de Cornouaille, je souhaitais conclure sur les liens entre l'espace public et les particuliers. 

Le support d’origine est de la pierre, et a nécessité la pose d’un enduit lisse. 

En 2017, la fresque était en bien meilleur état, il y a des gens qui en prennent régulièrement des morceaux, un peu comme on prenait autrefois les morceaux du mur de Berlin pour les emporter chez soi. Il y a toujours tentation d’appropriation de l’œuvre de street art par le particulier.

La plupart des artistes de street art proposent à la vente des graffs sur toile, sur carton, ou d'autres supports, plus facilement commercialisables.

C’est aussi un enjeu, pour l’artiste, qui ne peut pas vivre d’amour et d’eau fraîche, qui est parfois représenté par une galerie d’art, de pouvoir vivre de ses créations.

 

 

Cette visite, destinée à tisser les liens entre le musée et la ville de Quimper, m'a permis de faire réfléchir les enfants sur ce qu'était l'art en général, au-delà des étiquettes que l'histoire de l'art aime, et à besoin de donner.

Qu'on l'aime ou qu'on le déteste, le street art ne laisse pas indifférent, et c'est cela qui, à mon sens, lui donne son intérêt, faisant renaître les éternelles querelles autour de l'esthétique, du bon goût ou de la politique.

 

Quelques semaines après cette visite, nous avons choisi avec les élèves, dans les tableaux du Musée des Beaux-Arts de Quimper, les "oeils" qu'ils allaient ensuite reproduire à grande échelle avec Sylvie Anat, plasticienne, avant de les encoller sur les murs de leur école et de leur quartier de Penhars.

 

Réalisation d'un oeil monumental,

tiré d'un portrait conservé au Musée des Beaux-Arts de Quimper

(Photo. Sylvie Anat)

 

Avec le photographe Jean-Jacques Banide, ils ont ensuite photographié leurs oeuvres dans l'espace urbain tout en se mettant eux-même en scène, avant d'exposer ces photographies au sein du Musée des Beaux-Arts de Quimper. La boucle était bouclée, du musée à la rue et de la rue au musée !

 

Les enfants se mettent en scène et se photographient à côté de leurs oeuvres avec le photographe Jean-Jacques Banide

(Photo. Sylvie Anat)

 

 

Ce projet, qui s'est étalé sur toute l'année scolaire 2018-2019, a été pour moi une très belle aventure humaine et citoyenne et je suis vraiment heureuse d'y avoir participé.


Évidemment, cela m'a permis d'ouvrir les yeux sur la scène de street art à Quimper et de m'y intéresser de plus près. Malheureusement pas assez mis en valeur par la ville, alors que le street art quimpérois est d'une belle richesse et d'une belle diversité, j'ai décidé de lancer un appel sur les réseaux sociaux pour créer une carte participative répertoriant toutes les oeuvres, passées ou présentes, pour proposer aux amateurs une promenade claire et simple autour de cette forme d'art. 

C'est ce que je vous invite maintenant à découvrir en cliquant sur ce lien :

Quimper, le nouveau Brooklyn, carte participative de street art

 

 

 

Remerciements

Je tiens à remercier chaleureusement le Musée des Beaux-Arts de Quimper et sa médiatrice culturelle Fabienne Ruellan, pour m'avoir permis de participer à ce beau projet, la plasticienne Sylvie Anat et le photographe Jean-Jacques Banide, mes partenaires dans cette aventure, les élèves des classes de CM1 et de CM2 de l'école Penanguer de Penhars, pour leur formidable curiosité et leur pertinence, et bien sûr leurs maîtresses, Mesdames Lascoux et Rahem, pour leur énergie !

 

 

 

 

 

 

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